À l’approche de Wine Paris 2026, les crus classés de 1855 s’affichent unis. Objectif : prouver leur modernité malgré le climat et la baisse des prix.

À quelques jours de Wine Paris 2026, le Conseil des Grands Crus Classés en 1855 choisit une stratégie simple : parler d’une seule voix, à Paris, avant même l’ouverture du salon. L’idée n’est pas de célébrer un musée. C’est de rappeler que le classement de 1855 reste un repère commercial mondial, tout en montrant qu’il sait bouger face au changement climatique et aux nouvelles attentes de marché. Le message arrive à un moment sensible : en 2025, le marché secondaire des vins fins a reculé selon plusieurs baromètres, avec un repli marqué des indices liés à Bordeaux. Derrière le symbole, l’enjeu est concret : protéger la valeur, soutenir les ventes, et éviter que “1855” ne devienne une simple étiquette patrimoniale. Ce manifeste collectif est aussi une façon de reprendre la main sur le récit, au lieu de laisser les indices de prix résumer Bordeaux.

Le rendez-vous parisien qui ressemble à un manifeste

Le signal est parti d’un choix de mise en scène : une présence collective, construite comme un événement d’ouverture “off” du salon, la veille de Wine Paris. Le Conseil des crus classés de 1855 organise, le 8 février 2026, une grande dégustation au Musée des Arts Décoratifs, sur invitation, réservée aux journalistes, prescripteurs et professionnels. Le format est pensé pour raconter plus qu’une hiérarchie : chaque propriété présente trois vins, dont le grand vin en 2020, plus un autre millésime au choix, et une cuvée complémentaire. L’objectif est clair : montrer des styles, des trajectoires techniques et des décisions de chai, pas seulement des rangs sur une liste.

Ce type de “manifeste” a une utilité précise. Dans un salon, l’attention est une ressource rare. Se regrouper, c’est peser davantage dans l’agenda des acheteurs et des médias. Et c’est aussi verrouiller un message commun : le classement ne serait pas une relique, mais un collectif qui assume un cap, y compris quand le marché se retourne.

Le salon Wine Paris comme scène internationale de la filière

Wine Paris se tient du 9 au 11 février 2026 à Paris Expo Porte de Versailles. Le salon a changé d’échelle ces dernières années. Les organisateurs annoncent une dynamique internationale forte, avec une fréquentation attendue en hausse par rapport à l’édition précédente. L’édition 2025 a accueilli environ 52 000 visiteurs et plus de 5 400 exposants, et l’édition 2026 vise plus haut, avec une programmation très dense (masterclasses, conférences, “off” dans Paris, espaces dédiés aux spiritueux et au sans alcool). Dans ce contexte, se positionner en “ouverture” n’est pas anecdotique : c’est un moyen d’être vu avant la saturation du salon.

Le classement de 1855, une construction commerciale devenue une norme mondiale

Le classement de 1855 n’est pas né d’une dégustation romantique. Il répond à une logique de marché. En 1855, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, une hiérarchie est établie à partir de la réputation et, surtout, des prix pratiqués à l’époque. C’est une photographie commerciale, convertie en référence durable. Côté rouges, la classification actuelle compte 61 crus répartis en cinq niveaux, avec cinq Premiers Crus (dont Château Mouton Rothschild, promu en 1973). Côté blancs, le classement porte sur Sauternes et Barsac, avec un “Premier Cru Supérieur” unique, Château d’Yquem.

Pourquoi cela pèse encore ? Parce que “1855” s’est transformé en standard de lecture pour les acheteurs internationaux. Dans de nombreux pays, c’est un raccourci culturel : “Grand Cru Classé 1855” signifie rareté, capacité de vieillissement, traçabilité, et prix élevé attendu. Autrement dit : un actif de marque, pas seulement un repère historique.

Les Premiers Crus comme locomotives d’image

Quand on cite Lafite Rothschild, Mouton Rothschild, Margaux, Haut-Brion (et Latour), on parle d’une catégorie qui dépasse Bordeaux. Le fait qu’un indice comme le Fine Wine 50 suive spécifiquement les dix derniers millésimes de ces propriétés dit quelque chose : ce sont des repères de liquidité sur le marché des vins fins. Cette “bourse” informelle n’a rien d’abstrait pour les châteaux : elle influence la perception de valeur, les allocations, et le discours des importateurs.

Les raisons d’une prise de parole collective en 2026

Le timing n’est pas choisi au hasard. Deux pressions se croisent.

Le marché secondaire a envoyé un signal négatif en 2025

En 2025, les indices de prix des vins fins ont globalement reculé. Selon les bilans liés à Liv-ex, le Liv-ex 100 a terminé l’année à -2,5 %, le Liv-ex 1000 à -4,5 %, et le Liv-ex Bordeaux 500 à -6,7 % sur 12 mois. Dit autrement : Bordeaux a davantage baissé que la moyenne du marché global des vins fins. C’est exactement le type de phrase qui s’installe vite dans la tête des acheteurs : “Bordeaux baisse”. Même si la réalité est plus nuancée (tout ne baisse pas au même rythme, et certaines références résistent), l’effet d’image est réel.

Pour les crus classés, le danger est simple : laisser le prix devenir le seul récit. Quand les courbes dominent la conversation, on ne parle plus de viticulture, de précision, de style, ni d’adaptation. Un manifeste collectif sert alors à réintroduire de la substance.

Le climat oblige à prouver, pas seulement à promettre

Le Bordelais vit des millésimes plus contrastés, avec des épisodes de chaleur, de sécheresse et de pluies violentes plus fréquents. Pour les châteaux, l’enjeu n’est pas de “communiquer vert”. Il est de maintenir un profil de vin cohérent, millésime après millésime, malgré des raisins plus riches, des maturités plus rapides et des fenêtres de vendange qui se déplacent.

Concrètement, les réponses techniques sont connues des professionnels : travail du couvert végétal et de la surface foliaire pour protéger les grappes, ajustement des dates de récolte pour préserver l’acidité, extraction plus douce pour éviter des tannins secs quand les pellicules souffrent, réflexion sur l’élevage (moins de bois neuf, chauffes différentes) pour garder de la définition. Cela ne fait pas “nouvelle ère” en slogan, mais c’est ce qui permet de tenir une promesse de style.

Les impacts économiques derrière le symbole

Parler du classement, c’est parler d’argent, et pas seulement au sens spéculatif.

La prime de classement se retrouve dans toute la chaîne

Le classement crée une prime de prix à la bouteille, mais aussi une prime de confiance. Elle facilite la distribution internationale, justifie des allocations, et sécurise des débouchés en restauration haut de gamme. Elle soutient aussi l’œnotourisme local : visites, hospitalité, événements, et vente directe. Quand le marché secondaire baisse, la tentation est de croire que “tout baisse”. En réalité, ce qui se fragilise souvent d’abord, c’est le segment qui dépend le plus de la revente et des arbitrages rapides.

La stratégie collective vise aussi la liquidité, pas seulement l’image

Un message groupé avant Wine Paris sert à rappeler que les crus classés sont présents, accessibles aux professionnels dans un cadre organisé, et capables d’expliquer leur politique de volumes, de distribution et de positionnement. Cela compte dans un marché où les acheteurs cherchent à réduire le risque : provenance, stockage, cohérence des prix entre marchés, lisibilité des millésimes. Un manifeste crédible n’est pas une déclaration lyrique. C’est une démonstration de sérieux commercial.

La modernité du classement, une question de preuves

La meilleure défense de 1855, ce n’est pas “nous sommes historiques”. C’est “nous sommes comparables”. Comparables en précision viticole, en maîtrise de chai, en régularité, et en capacité d’investissement. Le paradoxe est là : plus le classement est ancien, plus il doit prouver qu’il n’endort pas les propriétés. Cette dégustation parisienne, construite sur plusieurs vins par château et sur la diversité des appellations du Médoc jusqu’à Sauternes, est une réponse assez frontale : le classement n’est pas un trophée figé, c’est un terrain de concurrence interne, donc de progrès.

Et il y a un dernier point, rarement dit clairement : si Bordeaux veut rester central dans les vins fins, il ne peut pas compter uniquement sur l’aura des étiquettes. Le marché mondial a appris à aimer d’autres régions, d’autres styles, d’autres récits. Le classement de 1855 reste un avantage, mais seulement s’il est utilisé comme un cadre d’exigence, pas comme un bouclier.

Cours d’Oenologie est votre spécialiste du vin.

Bordeaux Manifeste