À Bordeaux, l’arrachage massif des vignes divise la filière. Chute du vin rouge, prix effondrés et colère sociale révèlent une crise viticole profonde.

La crise viticole à Bordeaux a franchi un seuil inédit. Confrontée à une baisse d’environ 30 % de la consommation de vin rouge en France en une décennie, la région a engagé un plan d’arrachage massif portant sur plusieurs dizaines de milliers d’hectares. Présenté comme un outil de régulation économique, ce dispositif provoque une fracture sociale majeure. Certains exploitants y voient une solution temporaire pour rééquilibrer l’offre. D’autres dénoncent un sacrifice viticole et un abandon politique.
Dans le même temps, le marché s’effondre. Des vins de Bordeaux sont vendus en vrac à des niveaux proches de 0,30 € le litre, parfois moins que le prix de l’eau potable. Face à ces conditions, des vignerons préfèrent détruire leur production plutôt que de brader des années de travail. Derrière la polémique, c’est toute l’organisation économique, sociale et culturelle du vignoble bordelais qui vacille.

La chute structurelle de la consommation de vin rouge

La baisse de la consommation de vin rouge n’est pas un phénomène conjoncturel. En France, elle recule d’environ –30 % depuis le début des années 2010, selon les données sectorielles. Les causes sont multiples. Les habitudes alimentaires évoluent. Les repas quotidiens se simplifient. Les contraintes de santé publique pèsent davantage.
Les jeunes générations boivent moins de vin et différemment. Le rouge, longtemps pilier de la table française, souffre d’une image plus lourde, plus alcoolisée. La consommation se déplace vers des vins blancs, rosés ou effervescents, perçus comme plus adaptés à un usage occasionnel.

Pour Bordeaux, dont près de 85 % de la production reste historiquement orientée vers le vin rouge, l’impact est brutal. Les volumes produits ne trouvent plus preneur, ni sur le marché intérieur ni à l’export, où la concurrence internationale s’intensifie.

Le plan d’arrachage comme réponse économique

Face à cette situation, les pouvoirs publics ont validé un plan d’arrachage volontaire. L’objectif affiché est clair : réduire la surface plantée pour rééquilibrer l’offre et la demande. À Bordeaux, ce plan concerne plusieurs dizaines de milliers d’hectares, sur un vignoble qui en comptait environ 110 000 au début des années 2000.
L’aide publique atteint en moyenne 6 000 € par hectare arraché, parfois plus selon les situations. Pour certains exploitants, cette somme permet de solder des dettes et d’éviter une cessation brutale d’activité. Pour d’autres, elle reste insuffisante face à des investissements engagés sur plusieurs décennies.

L’arrachage est définitif. Il ne s’agit pas d’une jachère temporaire. Les parcelles sortent durablement du paysage viticole. Cette irréversibilité nourrit une inquiétude profonde sur l’avenir du territoire.

Une fracture sociale au sein du vignoble

La mise en œuvre du plan révèle une fracture sociale nette. D’un côté, des vignerons à bout de souffle, souvent exploitants familiaux, voient dans l’arrachage une issue pragmatique. Leur trésorerie est exsangue. Les stocks s’accumulent. Les banques ferment le robinet du crédit.
De l’autre, des producteurs dénoncent un suicide viticole organisé. Ils estiment que la filière abandonne des générations de savoir-faire et fragilise l’identité même de Bordeaux. Pour eux, réduire la surface sans restructurer en profondeur la commercialisation revient à déplacer le problème sans le résoudre.

Cette opposition traverse les syndicats, les coopératives et même les familles. Elle alimente un climat de tension rarement observé dans la région.

Le scandale des prix du vrac

Le point de rupture se situe souvent sur le marché du vin en vrac. En 2024 et 2025, certaines transactions se sont conclues à des niveaux proches de 0,30 € à 0,40 € le litre. À ce prix, le revenu généré ne couvre même pas les coûts de production, estimés entre 0,80 € et 1 € le litre selon les exploitations.
Pour de nombreux vignerons, vendre à ces conditions revient à travailler à perte. Certains refusent purement et simplement de céder leur vin. Des cuves sont vidées, parfois détruites, dans un geste de colère autant que de désespoir.

Ces images frappent l’opinion publique. Elles illustrent l’écart entre la valeur symbolique du vin de Bordeaux et sa valeur économique réelle sur certains segments de marché.

Le rôle ambigu de l’État et des institutions

L’État est au cœur des critiques. Les aides à l’arrachage sont jugées tardives. Les plans de distillation de crise, utilisés par le passé, sont perçus comme des rustines inefficaces. Les vignerons reprochent aussi un manque de vision à long terme.
Les institutions locales, interprofessions et organismes de défense, peinent à parler d’une seule voix. Les stratégies de montée en gamme, souvent mises en avant, ne concernent qu’une partie limitée du vignoble. Une majorité de producteurs reste positionnée sur des segments intermédiaires ou d’entrée de gamme, aujourd’hui sinistrés.

La crise révèle une gouvernance fragmentée, incapable d’anticiper l’ampleur du choc.

Bordeaux face à la concurrence mondiale

La crise bordelaise ne peut être comprise sans intégrer le contexte international. Les vins du Nouveau Monde, mais aussi ceux d’Espagne, du Chili ou d’Italie, proposent des rouges accessibles, techniquement irréprochables, à des prix très compétitifs.
Sur certains marchés, un vin importé se vend 20 à 30 % moins cher qu’un Bordeaux équivalent, à qualité perçue comparable. Cette pression accentue la difficulté des producteurs girondins, pris entre des coûts de production élevés et une concurrence agressive.

Le nom Bordeaux reste puissant, mais il ne suffit plus à garantir des débouchés automatiques.

Les limites du modèle historique bordelais

Le modèle bordelais repose depuis longtemps sur des volumes importants et une segmentation très large. Cette organisation, efficace en période de croissance, montre aujourd’hui ses limites. La dépendance au négoce, au vrac et à certains marchés export fragilise les exploitations les plus modestes.
Les tentatives de diversification existent. Conversion vers le blanc, l’agroforesterie, ou même des cultures alternatives. Mais ces transitions demandent du temps, des compétences et des capitaux que tous ne possèdent pas.

L’arrachage apparaît alors comme une solution brutale, mais immédiatement opérationnelle.

Un territoire en question

Au-delà de l’économie, l’arrachage interroge l’avenir du territoire de Bordeaux. Que deviennent les terres libérées ? Quelle place pour l’agriculture hors viticulture ? Comment maintenir une activité rurale et sociale dans des zones déjà fragilisées ?
Certains élus évoquent des projets de reboisement ou de diversification agricole. D’autres craignent une désertification progressive. La vigne structure le paysage, l’emploi et l’identité locale. Sa réduction massive ne sera pas neutre.

Un tournant historique pour la viticulture française

La guerre de l’arrachage dépasse le seul cas bordelais. Elle révèle une transformation profonde de la viticulture française, confrontée à des mutations de consommation rapides et durables. Bordeaux, longtemps symbole de stabilité et de puissance, devient le laboratoire douloureux de cette transition.
La question centrale reste ouverte. Faut-il réduire pour survivre, ou transformer pour renaître ? Les choix faits aujourd’hui engageront la filière pour plusieurs décennies. Derrière chaque hectare arraché, il y a des hommes, des familles et une histoire viticole qui s’efface. Les réponses économiques existent peut-être. Le coût humain, lui, est déjà bien réel.

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