Grange La Chapelle 2022 : Penfolds joue la carte Rhône-Australie
Le 30 janvier 2026, Penfolds lève l’embargo sur Grange La Chapelle 2022, alliance avec Paul Jaboulet Aîné : assemblage Shiraz/Syrah, prix, enjeux, critiques.
Le 30 janvier 2026, la maison australienne Penfolds a autorisé la publication des notes et commentaires sur Grange La Chapelle 2022, deuxième millésime d’un projet mené avec Paul Jaboulet Aîné. Le principe est simple sur le papier, difficile en pratique : assembler à parts égales un vin issu des codes de Grange et une sélection liée à La Chapelle sur la colline de Hermitage. Le positionnement est assumé, avec un tarif annoncé autour de A$3,500 selon les marchés et des volumes très limités. Les critiques sont globalement très hautes, avec des scores proches du maximum pour certains dégustateurs. Derrière la rareté, l’opération raconte une stratégie : Penfolds veut rester une marque de luxe mondiale, pas seulement australienne, dans une logique dite Global Winery. Pour le lecteur, l’intérêt est double : comprendre la logique technique du vin, et mesurer ce que ce type de cuvée dit du marché.
La mécanique d’un lancement sous embargo
Un embargo, dans le vin, est une règle du jeu médiatique. Les journalistes goûtent, prennent des notes, puis attendent une date et une heure précises avant de publier. Dans ce cas, le 30 janvier 2026 a marqué la fin de la période de silence autour du millésime 2022. Plusieurs observateurs ont noté que la communication a aussi eu un côté nerveux, avec une sortie accélérée sur certains marchés, alors que le calendrier semblait plus étalé.
Ce détail n’est pas anodin. Il dit deux choses. D’abord, la volonté de contrôler le récit : un vin très cher vit d’abord dans les mots des autres. Ensuite, la pression du tempo événementiel : salons, dîners, allocations, primeurs privées. Les producteurs de cuvées de prestige visent des moments où les acheteurs sont disponibles, et où la critique peut créer un effet d’entraînement.
La promesse œnologique d’un assemblage inter-hémisphères
Sur le plan technique, le concept s’appuie sur une idée que les vignerons connaissent bien : on assemble pour équilibrer. Sauf qu’ici, l’équilibre n’est pas recherché entre deux parcelles voisines, mais entre deux mondes viticoles.
Côté australien, on retrouve l’ADN de Grange : puissance de structure, maturité, élevage marqué, et une matière taillée pour le temps long. Côté rhodanien, l’esprit de La Chapelle se traduit par une trame plus minérale, une sensation de profondeur et une lecture de terroir qui s’exprime autrement.
Le point clé, et souvent mal compris, tient au cépage. La différence entre Shiraz et Syrah n’est pas génétique. C’est la même variété. Ce qui change, c’est le climat, le niveau de maturité, la gestion des rendements, et l’empreinte de l’élevage. L’enjeu du projet est donc de faire dialoguer deux expressions du même raisin, sans que l’une écrase l’autre.
Le choix du 50/50 et ses conséquences
Le parti pris revendiqué est un assemblage à parts égales. Sur un vin classique, l’assemblage est un levier fin : 2%, 5%, 10% peuvent modifier l’équilibre. Ici, le 50/50 enlève cette marge de manœuvre. C’est une contrainte volontaire, presque une règle de style.
Résultat : le travail se déplace. Il ne s’agit plus de “corriger” au moment de l’assemblage. Il faut sélectionner en amont des lots capables de cohabiter. Cela implique une sélection draconienne et, mécaniquement, des volumes faibles.
Le sujet sensible du bois
Le bois est le nerf de la guerre. Les sources disponibles décrivent un élevage qui combine l’empreinte américaine associée à Grange et l’usage français plus mesuré, lié à La Chapelle. Le point intéressant n’est pas de juger “pour ou contre” le bois. C’est de comprendre ce que cela fait au vin.
Le chêne américain neuf marque plus vite. Il peut apporter des notes de vanille, coco, épices douces, et une sensation de largeur. Le chêne français, selon la chauffe et la tonnellerie, tend à encadrer le vin différemment, souvent avec un grain de tanin plus serré. Sur une cuvée comme celle-ci, le bois n’est pas un détail d’habillage. Il devient un composant structurel, presque un troisième acteur.
La stratégie industrielle derrière la cuvée
L’opération s’inscrit dans une stratégie de marque. Penfolds revendique depuis plusieurs années une logique de maison multi-origines. L’expression Global Winery résume cette ambition : créer et vendre des cuvées capables d’exister au-delà d’un pays, en s’appuyant sur des partenaires, des vignobles, et des récits cohérents.
Cette stratégie répond aussi à un contexte de marché. Le vin haut de gamme se vend de plus en plus comme un produit de collection. Le consommateur visé n’est pas seulement un buveur. C’est un acheteur qui arbitre entre art, montres, spiritueux rares, et grands vins. Dans ce monde-là, la rareté et la narration comptent autant que la dégustation.
Les 180 ans comme cadre narratif
Penfolds a communiqué sur ses 180 ans. Ce jalon sert de contexte. Un anniversaire rond permet de justifier des projets exceptionnels, de réactiver une histoire, et de rappeler la continuité d’un style. C’est utile, mais il faut le dire franchement : un anniversaire ne rend pas un vin meilleur. Il rend un lancement plus lisible, et souvent plus bankable.
Le prix, la rareté et la cible réelle
Le tarif annoncé autour de A$3,500 place la cuvée dans la zone des icônes mondiales. C’est un prix qui ne se compare plus à une “belle bouteille”. Il se compare à une allocation de grand cru, à un vieux single malt introuvable, ou à une œuvre en édition limitée.
La rareté renforce ce positionnement. Les allocations sont décrites comme très limitées, avec une distribution via marchands sélectionnés et des canaux directs sur certains pays. Ce schéma crée une tension commerciale : peu de bouteilles, beaucoup de demandes, et une visibilité énorme.
Ce que le lecteur doit vérifier avant d’acheter
Sur ce segment, l’achat n’est pas un acte impulsif. Quelques points concrets méritent d’être posés clairement :
- Le format : la bouteille standard (75 cl) est la norme, mais certains marchés peuvent proposer des coffrets.
- La provenance : privilégier des marchands identifiés et traçables.
- Les conditions : température stable, transport sérieux. À ce prix, une livraison négligée suffit à gâcher le vin.
- L’objectif : consommation dans 10 à 30 ans, ou placement ? Ce n’est pas la même logique, ni la même tolérance au risque.
Les critiques dithyrambiques et ce qu’elles valent
Les notes publiées sont très élevées, avec des scores proches de la perfection chez certains dégustateurs. C’est spectaculaire, et c’est évidemment repris dans la communication.
Mais un point mérite d’être dit sans détour. Sur les cuvées ultra chères, la critique se polarise. Certains dégustateurs évaluent le vin pour ce qu’il est dans le verre. D’autres évaluent aussi la démarche, l’audace, la rareté, le symbole. Les deux approches existent. Elles ne se confondent pas.
Le lecteur a donc intérêt à lire plusieurs avis, et surtout à comprendre le style : c’est un vin construit, intense, long, et conçu pour durer. Celui qui cherche un rouge fin et léger n’y trouvera pas son compte, même à 3 500 dollars australiens.
Le sens du mot “prestige” dans le vin en 2026
Cette cuvée est un marqueur. Elle montre où va une partie du vin mondial : moins de volumes, plus de storytelling, plus de prix, plus de segmentation.
On peut juger cela cynique. On peut aussi y voir une conséquence logique : les coûts de production montent, le changement climatique rend certains millésimes plus risqués, et les marques cherchent des marges élevées sur des volumes faibles.
Reste une question simple : est-ce que ce type de vin rapproche le public du vin, ou l’éloigne ? À court terme, il attire l’attention. À long terme, il peut accentuer une fracture entre le vin de table et le vin de vitrine. Penfolds fait un choix clair. Il vise la vitrine mondiale, avec un vin signature qui sert autant à la réputation qu’au plaisir.
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