Italie et Espagne accélèrent sur les vins low-alcohol et les bulles accessibles, entre virage réglementaire, attentes des milléniaux et succès mondial du Prosecco.

Le marché du vin en Italie et du vin en Espagne connaît une phase de transformation rapide. En Italie, l’entrée en vigueur début 2026 du décret fiscal autorisant enfin la production de vins sans alcool et à faible teneur en alcool marque un tournant historique pour un pays longtemps bloqué sur le plan réglementaire. Cette évolution ouvre un nouveau segment, déjà dynamique en Allemagne et au Royaume-Uni. En Espagne, la récolte 2025 confirme une viticulture plus contrastée, mais la demande se déplace vers des vins plus frais, plus légers et moins alcoolisés, en phase avec les attentes des consommateurs urbains.
Dans ce contexte, les bulles accessibles, et en particulier le Prosecco, poursuivent leur ascension. Avec une croissance export de 12 %, il s’impose comme la boisson festive du quotidien. Face à lui, le Champagne souffre de prix devenus dissuasifs pour une partie des milléniaux. Ces tendances dessinent un marché méditerranéen plus pragmatique, orienté vers l’usage, la modération et l’accessibilité.

Le cadre réglementaire italien enfin ouvert aux vins sans alcool

Pendant des décennies, la législation italienne a freiné toute production de vins No-Lo sur son territoire. Jusqu’à récemment, la désalcoolisation totale ou partielle était incompatible avec la définition légale du vin en Italie. Le décret fiscal entré en application début 2026 change radicalement la donne.
Désormais, les producteurs italiens peuvent élaborer et commercialiser des vins à 0,0 % vol. ou à faible degré alcoolique, sous réserve de respecter des normes strictes de traçabilité et d’étiquetage. Cette ouverture juridique répond à une demande en forte hausse, notamment dans les grandes villes européennes et nord-américaines.

Selon les estimations sectorielles, le marché mondial du vin sans alcool progresse de +7 à +9 % par an, avec une valeur déjà supérieure à 2 milliards d’euros. Jusqu’ici, l’Italie laissait ce segment à l’Allemagne, à l’Espagne et aux pays anglo-saxons. Le retard est important, mais le potentiel l’est tout autant.

Les technologies au cœur du low-alcohol italien

Produire un vin sans alcool ne relève pas d’une simple manipulation. Les techniques les plus utilisées reposent sur l’osmose inverse, la distillation sous vide ou les colonnes à cônes rotatifs. Ces procédés permettent de retirer l’alcool à basse température, autour de 30 °C (86 °F), afin de limiter la perte aromatique.
Les producteurs italiens abordent ce segment avec prudence. Les premières cuvées ciblent surtout les cépages aromatiques, comme le Moscato ou certains Trebbiano, plus tolérants à la désalcoolisation. Les coûts restent élevés. Une ligne de désalcoolisation représente un investissement compris entre 500 000 et 1,5 million d’euros, selon la capacité.

Le défi n’est pas seulement technique. Il est aussi culturel. En Italie, le vin reste associé à la gastronomie et au terroir. Les opérateurs cherchent donc à positionner le low-alcohol non comme un substitut, mais comme un produit d’usage spécifique, destiné à certains moments de consommation.

L’Espagne et la recherche de vins plus frais et plus légers

En Espagne, la dynamique est différente mais convergente. La récolte 2025 s’annonce hétérogène, avec des rendements en baisse dans plusieurs régions touchées par la sécheresse. Dans certaines zones de Castilla-La Mancha, les volumes reculent de -10 à -15 %.
Face à ces contraintes climatiques, les vignerons ajustent leurs pratiques. Les vendanges plus précoces, parfois avancées de 7 à 12 jours, permettent de contenir le degré alcoolique. Les vins affichent plus souvent des titres autour de 11,5 à 12,5 % vol., contre 13,5 % il y a dix ans.

La demande internationale soutient cette orientation. Les marchés scandinaves, britanniques et américains privilégient désormais des profils plus digestes, avec une acidité marquée et moins de chaleur alcoolique. Les appellations espagnoles à base de cépages atlantiques ou d’altitude tirent leur épingle du jeu.

Le positionnement stratégique des bulles accessibles

Parallèlement au low-alcohol, les vins effervescents accessibles connaissent une dynamique solide. Le cas du Prosecco est emblématique. En 2025, les exportations progressent de 12 % en valeur, malgré un contexte inflationniste. Les volumes dépassent désormais 600 millions de bouteilles par an.
Le succès repose sur plusieurs facteurs. D’abord, un prix moyen export compris entre 4 et 6 € la bouteille, bien en dessous des standards du Champagne. Ensuite, un positionnement clair : un vin de célébration simple, associé à l’apéritif, aux moments informels et à la consommation hors repas.

Cette logique correspond aux usages des milléniaux, plus attentifs au rapport qualité-prix qu’au prestige historique. Pour une partie de cette génération, un Champagne à plus de 35 € n’entre plus dans les habitudes régulières.

Le Champagne face à une pression tarifaire croissante

Le Champagne reste une référence mondiale, mais son modèle atteint certaines limites. Entre 2019 et 2025, le prix moyen départ cave a augmenté de près de +40 %, sous l’effet de la raréfaction des raisins, de la hausse des coûts et d’une stratégie assumée de montée en gamme.
Cette évolution renforce l’image de rareté, mais réduit l’accessibilité. Sur plusieurs marchés clés, les consommateurs arbitrent. Ils réservent le Champagne aux grandes occasions et se tournent vers des alternatives pour un usage plus fréquent.

Cette situation profite directement au Prosecco, mais aussi à certains Cava premium et à des bulles italiennes ou espagnoles positionnées entre 8 et 15 €. Le segment intermédiaire devient un terrain de concurrence intense.

Les implications économiques pour les producteurs méditerranéens

Pour les producteurs italiens et espagnols, ces tendances représentent à la fois une opportunité et un risque. Le low-alcohol et les bulles accessibles offrent des relais de croissance, mais exigent des investissements importants en équipement, en marketing et en distribution.
Les marges unitaires restent souvent plus faibles sur ces produits. Le modèle repose donc sur le volume et la rotation rapide. Les exploitations les mieux structurées, capables de produire à grande échelle tout en maîtrisant la qualité, sont avantagées.

À l’inverse, les petites structures peinent à suivre. Certaines choisissent des partenariats industriels ou des contrats de façonnage pour accéder à ces marchés sans supporter seules les coûts fixes.

Les attentes des consommateurs et la question de l’image

Le succès du low-alcohol et des bulles accessibles traduit une évolution des comportements. La modération progresse, sans pour autant remettre en cause le plaisir. Les consommateurs recherchent des produits compatibles avec un usage quotidien, une consommation sociale et des contraintes de santé.
Dans ce contexte, le discours change. Les arguments liés au degré alcoolique, à la digestibilité et à la fraîcheur prennent le pas sur les notions de puissance ou de longévité. Les marques qui réussissent sont celles qui savent parler d’usage, sans renier leur origine.

Pour l’Italie et l’Espagne, l’enjeu est clair : accompagner ces évolutions sans diluer l’identité viticole. Le risque serait de banaliser l’offre. L’opportunité, au contraire, consiste à structurer une nouvelle catégorie crédible et durable.

Un paysage viticole en recomposition

Les signaux observés début 2026 confirment que le marché du vin européen n’est pas figé. Entre innovation réglementaire en Italie, ajustements climatiques en Espagne et montée en puissance des bulles accessibles, les lignes bougent vite.
Le Prosecco incarne cette capacité à répondre à une demande mondiale, tandis que le low-alcohol ouvre un champ encore largement à structurer. Ces tendances ne remplacent pas les segments traditionnels. Elles les complètent et les redéfinissent.

Le défi des prochaines années sera d’éviter une course au volume déconnectée de la valeur. Les producteurs capables d’allier accessibilité, qualité technique et cohérence économique seront les mieux placés pour tirer parti de cette nouvelle phase du marché viticole méditerranéen.

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